Quand les squelettes se réveillent et s’animent …
Dans la pénombre d’un vestibule secret de la chapelle Notre-Dame des Neiges, au coeur du village d’Avrieux, s’agitent d’étranges silhouettes, peintes en camaïeux de gris sur un mur à l’angle de la pièce. Parmi eux, de nombreux squelettes dansant, côtoyant ou tenant la main de personnages de toute la société : paysans, marchands, ecclésiastiques, nobles… et même une femme nue.
D’autres squelettes jouent de la trompette pour réveiller les morts ou brandissent des sabliers, symboles de l’inexorable fuite du temps. L’un des vivants, luttant vainement contre la fatalité du sort, menace de son épée un mort aux longs membres osseux, le dépassant de plus d’une tête.
La danse macabre, une allégorie de l’égalité face à la mort
Dans ces peintures en grisailles, une technique picturale utilisant les nuances de gris, les vivants représentés ici s’étagent selon leur importance sociale. Tout en haut, un noble habillé d’un manteau, de culottes bouffantes et d’un chapeau à bord large ; au centre, des hommes d’Église représentant le clergé ; en bas, dans de petits cadres séparés, des paysans et simples roturiers. Mais tous sont irrésistiblement entraînés par la mort, qui se moque éperdument des différences sociales. Au milieu de ces scènes, des inscriptions composant un poème funèbre complètent ce memento mori adressé à l’ensemble des mortels.
Cette curieuse farandole est une “danse macabre”, allégorie artistique caractéristique de la fin du Moyen-Âge à la Renaissance, dans un contexte marqué par la surmortalité liées aux guerres, épidémies et famines. Ces peintures mettant en scène des personnages issus de toutes les classes sociales symbolisent l’égalité de tous face à la mort, personnifiée ici sous la forme de squelettes en mouvement.
Les trésors insoupçonnés de la chapelle Notre-Dame des Neiges
Une œuvre tardive, plus de deux siècles après la tradition picturale des danses macabres
Le genre pictural des danses macabres est né en au XIVe siècle, dans une période profondément troublée par la guerre de Cent Ans et la peste noire. Il s’est ensuite développé à travers l’Europe durant le XVe siècle et jusqu’au début du XVIe siècle.
Les grisailles de la chapelle Notre-Dame des Neiges ont été peintes au début du XVIIIe siècle… Comment expliquer la survivance d’un art médiéval plus de 200 ans après le déclin de cette tradition, à l’aube du siècle des Lumières ? Le mystère de cet anachronisme reste entier car nous ignorons encore aujourd’hui les motivations de l’abbé Damé.
De nos jours, les scènes de danses macabres encore visibles sont rares dans les monuments religieux ou funéraires en France. On peut en découvrir à l’abbaye de la Chaise-Dieu en Haute-Loire, à la chapelle Kermaria an Iskuitde Plouha dans les Côtes-d’Armor ou encore à la Ferté-Loupière dans l’Yonne.
Note : Visites sur demande, et en saison tous les jeudis
La chapelle Notre Dame des Neiges se visite à la suite de l’église tous les jeudis après-midi en saison estivale et hivernale, ou bien toute l’année sur demande auprès du service patrimoine de la mairie d’Avrieux.
Un abbé aux talents artistiques
Né en 1640 à Lanslebourg, Joseph Damé est ordonné prêtre en 1664 et devient curé d’Avrieux en 1680 où il restera jusqu’à sa mort en 1722.
Il fut aussi peintre et a réalisé de nombreuses œuvres illustratives : un catéchisme en couleur retraçant la vie du Christ, aujourd’hui disparu, des fresques dans l’église d’Avrieux représentant les vertus, les vices et les châtiments, un ensemble de la Nativité dans la chapelle de Saint-Benoît, dont il reste encore quelques vestiges, et l’ensemble des peintures et grisailles de la chapelle Notre-Dame des Neiges.
Derrière la chapelle, une tour mystérieuse
À l’arrière de la chapelle, le vestibule de la sacristie dans lequel sont peintes les scènes de danse macabre donne accès à un étroit escalier en colimaçon desservant la tour accolée à l’édifice. En grimpant cet escalier, on découvre de nombreuses autres grisailles, des ecclésiastiques fondateurs d’ordres religieux tels Saint-Benoît et Saint-François de Sales, dans un décor champêtre, des nobles, un Christ auréolé… jusqu’à la plateforme située sous la charpente du toit, ornée d’étoiles. Mais curieusement, cet escalier ne débouche nulle part…
Mais à quoi servait donc cette tour ronde sans clocher ni issue ? À ce jour, sa fonction reste une énigme, car elle ne dessert aucun autre corps de bâtiment. On présume qu’elle avait une fonction purement symbolique en incitant les fidèles à s’élever vers le ciel et vers Dieu, comme pourraient l’attester les étoiles peintes sur la voûte.
Notre-Dame des Neiges, une chapelle baroque au pied des avalanches
L’appellation « Notre-Dame des Neiges », associée à la Vierge Marie à laquelle cette chapelle est dédiée, est assez fréquente dans les édifices religieux et particulièrement dans les régions alpines. Son nom fait aussi référence à une situation géographique particulière. Autrefois, elle marquait la limite que les avalanches, dévalant des pentes du Rateau d’Aussois, pouvaient atteindre en bas de la vallée. C’est pourquoi l’édifice a été construit sur un emplacement en avant-poste, un peu à l’écart du centre historique d’Avrieux protégé de ces aléas.
En pénétrant dans la chapelle, on ne peut qu’être surpris par les richesses ornementales de l’édifice, dont l’aspect extérieur plutôt simple laisse difficilement soupçonner l’existence. Dès l’entrée du vestibule, les murs sont peints en grisailles ; l’une d’elles évoque l’Égypte avec sa pyramide et ses obélisques. D’autres dessins représentent des colonnes corinthiennes en feuilles d’acanthe. Puis on découvre le retable, aux colonnes torsadées, aux peintures vives et aux ornements chargés, caractéristiques de l’art baroque. À l’intérieur de la nef, d’autres fresques, peintes en couleur, sont aussi l’œuvre de Joseph Damé : la Conception et la Nativité, la Visitation à Élisabeth, la Purification et l’Assomption. Sur le mur de droite, l’abbé s’est représenté lui-même en priant, agenouillé dans ses habits ecclésiastiques.
Eglise Saint-Thomas Becket
Visite guidée de la chapelle Saint-Benoît