2 danseurs de tango face aux montagnes lors du festival international de tango de Val Cenis

Pourquoi un festival de tango à Val Cenis ? Une histoire oubliée 

12 vendredi 2026
Chaque été, le festival de tango fait vibrer les rues de Val Cenis. Une scène étonnante au cœur de la Haute Maurienne Vanoise. Et pourtant, ce lien entre Val Cenis et l’Argentine ne doit rien au hasard.

Le saviez-vous ?

Derrière le Festival International de Tango se cache une histoire méconnue : celle des habitants de Lanslebourg partis tenter leur chance en Amérique du Sud au XIXe siècle.

Pourquoi des Mauriennais ont-ils quitté leurs montagnes pour traverser l’Atlantique ? Comment leurs descendants ont-ils renoué les liens avec leur terre d’origine plus d’un siècle plus tard ? Et pourquoi le tango est-il devenu un symbole de cette mémoire commune ?

Plongez dans une aventure humaine émouvante, entre exil, espoir et transmission.

Le rêve d’une vie meilleure

Une vie difficile en montagne

Au milieu du XIXe siècle, la vie est rude en Haute Maurienne.

À Lanslebourg, les familles vivent principalement de l’agriculture, de l’élevage et du transit de voyageurs (voituriers, aubergistes, porteurs …) avec le passage vers l’Italie par le Mont Cenis.

Mais les hivers sont longs et les récoltes insuffisantes. La population augmente et il devient difficile de nourrir tout le monde.

À cette époque, l’émigration saisonnière est déjà courante. Beaucoup d’hommes quittent la vallée plusieurs mois par an pour travailler ailleurs : en Italie, à Paris ou dans d’autres régions françaises.

Mais pour certains, cela ne suffit plus : ils rêvent désormais d’une nouvelle vie.

Diligences au Mont Cenis en Hiver
Carte postale montrant l'entrée du tunnel du Fréjus

La fin des grands chantiers en Maurienne

Au XIXe siècle, plusieurs grands travaux apportent pourtant de l’activité en Maurienne :

  • La route du Mont-Cenis voulue par Napoléon permet de relier la France à l’Italie
  • Le gigantesque chantier du tunnel ferroviaire du Fréjus, près de Modane

Des centaines d’ouvriers affluent dans la vallée.

Mais tout bascule lorsque le chantier du tunnel ferroviaire s’achève beaucoup plus rapidement que prévu grâce aux innovations techniques de l’ingénieur Germain Sommeiller. Au lieu de durer près de trente ans, les travaux se terminent en seulement dix-sept ans.

Du jour au lendemain, de nombreux ouvriers se retrouvent sans emploi.

Pour certains Mauriennais, une idée commence alors à germer : partir loin, très loin… jusqu’en Amérique du Sud.

Pourquoi émigrer en Amérique latine ?

Les promesses du Rio de la Plata

À cette époque, l’Argentine et l’Uruguay cherchent à attirer des colons européens pour développer leurs immenses territoires agricoles.

Des agences d’émigration voient le jour. Dans les journaux, des annonces promettent une vie meilleure : des terres à exploiter, du bétail, du travail et l’espoir d’un avenir plus prospère.

Pour des habitants de montagne habitués aux conditions difficiles, ces promesses font rêver. Plus de 4000 Savoyards tentent finalement l’aventure vers le Rio de la Plata.

A Val Cenis, les candidats doivent obtenir un “certificat de bonne conduite” délivré par le curé du village. Certains propriétaires terriens ne veulent en effet accueillir que des colons chrétiens, protestants ou mariés. C’est pour cela par exemple que Joséphine Suiffet se marie avec Camille Davrieux à Lanslebourg, à 5h du matin, avant de partir pour l’Italie.

Vue du rio Uruguay en 1875 Vue du Rio Uruguay en 1875 – Musée Delio Panizza
Gravure montrant des diligences allant au Mont Cenis (collection René Chemin)

Trois mois de voyage vers l’inconnu

Les habitants de Lanslebourg candidats à l’émigration quittent leur village en diligence jusqu’au port italien de Savone. De là, ils embarquent sur un bateau pour une traversée de plusieurs mois jusqu’à Montevideo ou Buenos Aires.

Le trajet est long et dangereux. Les voyageurs risquent d’affronter des tempêtes, la faim, la soif, les maladies comme le choléra, et parfois même des naufrages.

Certains débarquent dans un autre port que celui prévu. D’autres découvrent en arrivant que les terres promises n’existent pas.

Malgré tout, l’espoir d’une vie meilleure pousse ces familles à continuer.

Une nouvelle vie dans les plaines argentines

Une fois arrivés, les Mauriennais mettent à profit ce qu’ils savent faire depuis toujours : garder les troupeaux, travailler la terre et vivre dans des environnements isolés.

Les lettres envoyées à leurs familles racontent cette nouvelle vie. Dans ces courriers, les émigrés évoquent aussi les salaires bien plus élevés qu’en Savoie et une nourriture abondante.

Maximien Dalix écrit ainsi à sa mère restée à Lanslebourg : “Je suis toujours dans le champ. A cheval, je garde 1500 brebis et 40 chevaux. C’est le métier qui me convient le mieux. J’ai un patron, c’est un Basque français, il est plus bon patron que moi domestique. Seule la nourriture est passable, mais je voudrais pouvoir vous donner les morceaux de gigot que je donne au chien. Ils vous engraisseraient les boyaux …”

Petit à petit, les témoignages positifs encouragent d’autres habitants de Maurienne à partir à leur tour.

Mais tout n’est pas idyllique. La nostalgie du village natal est immense pour certains. D’autres émigrés sont victimes d’escroqueries et arrivent sans argent ni terres. D’autres ne reverront jamais leurs montagnes.

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Une mémoire toujours vivante entre Val Cenis et l’Amérique latine

Des descendants à la recherche de leurs racines

Au fil des générations, les liens familiaux se distendent peu à peu entre les deux continents.

Mais cette mémoire n’a jamais complètement disparu.

Des associations comme Savoie Argentine ou l’Association savoyarde de l’Uruguay travaillent depuis plusieurs années pour retrouver les descendants des familles parties en Argentine et en Uruguay.

Ces recherches donnent lieu à des rencontres particulièrement émouvantes.

En 2002, soixante-quinze Savoyards se rendent en Uruguay pour rencontrer des cousins retrouvés après plus d’un siècle de séparation.

Pour beaucoup, c’est une découverte bouleversante : des noms de famille identiques, des ressemblances physiques troublantes et parfois même quelques mots de patois encore transmis dans les familles.

Rencontre à Lanslebourg en juin 2005 cousins Amérique latine
Couverture de la bande dessinée Colons du Rio de La Plata

La BD Les Colons du Rio de la Plata

Cette histoire profondément humaine inspire aussi des artistes.

Le scénariste Laurent Suiffet, habitant de Val Cenis, et le dessinateur uruguayen Nicolas Rodriguez Juele créent ensemble une bande dessinée en trois tomes : Les Colons du Rio de la Plata.

L’œuvre raconte le départ d’habitants de Lanslebourg vers l’Amérique du Sud en 1855.

Basée sur de nombreuses recherches historiques, cette BD contribue aujourd’hui à transmettre cette mémoire aux nouvelles générations.

Un festival de tango à Val Cenis en hommage à cette histoire

Le tango, symbole du lien entre la Savoie et l’Amérique latine

C’est dans ce contexte qu’est né le Festival International de Tango de Val Cenis.

L’idée apparaît après les rencontres organisées entre descendants des Mauriennais installés en Argentine et leurs cousins restés en Haute Maurienne.

Le tango devient alors une évidence.

Bien plus qu’une danse, il symbolise le lien vivant entre deux territoires séparés par des milliers de kilomètres mais réunis par une histoire commune.

À travers la musique, les bals et les concerts, Val Cenis rend hommage à ces habitants partis chercher une vie meilleure au bout du monde.

Couple de danseurs de tango lors du festival de tango de Val Cenis
Danseurs lors de la Milonga de las Nubes organisée dans le cadre du festival de tango de Val Cenis

Un festival unique au cœur des Alpes

Aujourd’hui, le Festival International de Tango est devenu un événement incontournable de l’été en Haute Maurienne Vanoise.

Pendant plusieurs jours, les places de villages, les salles de spectacle et les terrasses s’animent au rythme du tango argentin.

Danseurs passionnés, débutants, musiciens et visiteurs se retrouvent dans une ambiance conviviale et chaleureuse.

L’un des moments les plus emblématiques du festival reste sans doute la célèbre “Milonga de las Nubes”, la Milonga des nuages, organisée au col du Mont-Cenis à plus de 2 100 mètres d’altitude.

Le contraste entre les montagnes savoyardes et les airs argentins rend l’expérience encore plus singulière. Ce qui le rend unique, c’est autant son histoire que son décor.

Ici, le tango ne raconte pas seulement l’Argentine. Il raconte aussi Lanslebourg, les départs, les espoirs et les histoires familiales qui continuent de traverser les générations.

Une histoire qui continue de faire vibrer Val Cenis

Le Festival de Tango de Val Cenis est bien plus qu’un événement culturel : c’est une mémoire vivante.

Une façon de raconter autrement l’histoire de la Haute Maurienne, ses habitants, ses voyages et son ouverture sur le monde.

Derrière chaque note de musique et chaque danse se cachent des destins bouleversants : ceux des Mauriennais qui ont quitté leurs montagnes il y a plus de 150 ans avec l’espoir d’une vie meilleure.

Et aujourd’hui encore, grâce au tango, un morceau d’Argentine continue de vivre au cœur des Alpes.

 

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Écrit par :
Mathilde Lanselle Rédactrice web