Rendez-vous avec l'Albaron
Il est 3 heures du matin lorsque le réveil sonne. Comme souvent en alpinisme, la journée commence alors que la montagne dort encore.
Dans la pénombre au-dessus d’Avérole, nos frontales s’allument. Les gestes sont mécaniques : enfiler les couches de vêtements, vérifier le matériel, attraper son sac à dos. Dehors, le ciel est clair. Les étoiles brillent au-dessus des sommets de Haute Maurienne. Tout semble annoncer une belle course.
L’objectif du jour s’appelle l’Albaron.
L’Albaron, un géant des Alpes grées
Avec ses 3 637 mètres d’altitude, l’Albaron domine les villages de Bessans et Bonneval sur Arc. Son imposante silhouette attire le regard de tous ceux qui fréquentent le secteur.
C’est un sommet réputé, été comme hiver, offrant une immersion complète dans l’univers de la haute montagne. Glacier, altitude, progression encordée, panorama exceptionnel : bref, l’Albaron a tout pour faire rêver.
Après une ascension hivernale de ce sommet, dont vous pouvez retrouver le récit juste ici, je suis impatiente de partir à l’assaut de ce sommet en version estivale, par le versant bessanais.
Les premiers signes
Les premières heures se déroulent sans histoire. Le faisceau de nos frontales découpe lentement le chemin dans l’obscurité.
Le silence est presque total, seulement interrompu par le bruit régulier des chaussures sur le sentier et le cliquetis du matériel accroché au baudrier.
À mesure que le jour se lève, les glaciers apparaissent progressivement. Les sommets se teintent d’orange puis de rose.
Comme souvent en montagne, le spectacle est grandiose. Le Charbonnel, majestueux, se révèle peu à peu et nous accompagne dans notre progession.
Pourtant, quelque chose ne va pas.
Au début, ce n’est qu’une sensation diffuse. Un manque d’énergie inhabituel. Une fatigue qui semble arriver trop tôt dans la journée. Je me dis que cela va passer.
Mais kilomètre après kilomètre, mètre après mètre, la sensation s’accentue.
Quand le corps dit non, savoir renoncer
Sur le glacier, chaque pas devient plus difficile. Mes jambes semblent se vider progressivement de leur énergie. Je peine à retrouver mon souffle. Les pauses deviennent plus fréquentes. Là où je progresse habituellement avec fluidité, je dois désormais lutter pour maintenir un rythme acceptable.
Coup de fatigue, début de maladie …
Peu importe la raison, les faits sont là : le physique n’est pas au rendez-vous pour l’objectif du jour.
On arrive péniblement jusqu’aux derniers mètres de l’ascension. L’envie est grande de continuer malgré l’épuisement.
Parce qu’on a envie d’y croire. Parce qu’on est déjà engagé dans la course. Parce que le sommet est là, quelque part au-dessus de nous.
Mais ces derniers mètres de l’Albaron ne se donnent pas facilement. La progression devient plus technique. Il faut utiliser les mains. Grimper. Se hisser sur des blocs rocheux. Garder de la précision dans les appuis et de la lucidité dans chaque mouvement.
Renoncer lorsqu’on est au pied de la montagne est relativement simple.
Renoncer lorsqu’il reste plusieurs centaines de mètres de dénivelé l’est encore.
Mais renoncer lorsque le sommet est juste là, à quelques dizaines de mètres à peine, est une tout autre histoire.
L’ego entre en jeu. On pense aux heures de marche. À la préparation. À tous les efforts déjà consentis. On se dit qu’il serait dommage d’abandonner maintenant. On cherche des excuses pour continuer.
Pourtant, au fond de moi, la réponse est déjà là. Lorsque l’on n’a plus les ressources nécessaires, on prend la seule décision raisonnable : accepter de faire demi-tour.
La leçon de l’Albaron
Sur le moment, la frustration est immense. Quelques mètres. Quelques dizaines de mètres tout au plus. C’est peu. Et pourtant, c’était trop ce jour-là. Avec le recul, je réalise que cette journée est probablement l’une de celles qui m’ont le plus appris sur la montagne.
L’alpinisme n’est pas une discipline où l’on gagne parce que l’on atteint un sommet. L’alpinisme est une discipline où l’on gagne parce que l’on sait prendre les bonnes décisions.
La montagne récompense rarement l’orgueil. Elle récompense davantage l’humilité. Savoir renoncer n’est pas un signe de faiblesse. C’est une preuve de lucidité.
C’est accepter qu’un sommet ne mérite jamais que l’on mette sa sécurité en jeu.
L’Albaron est toujours là, dressé au-dessus de Bonneval sur Arc. Mais cette fois-là, la montagne m’a donné une autre leçon que celle de la réussite. Elle m’a rappelé la valeur du renoncement.
Et cette leçon vaut parfois bien plus qu’un sommet.
L’alpinisme, une école d’humilité
L’alpinisme est souvent perçu comme une quête de sommets. En réalité, c’est avant tout une école de la décision. Progression sur glacier, altitude, météo, terrain rocheux ou enneigé : chaque course exige une évaluation permanente des conditions et de ses propres capacités.
L’une des règles fondamentales de cette pratique est simple : aucun sommet ne justifie une prise de risque excessive. Les meilleurs alpinistes ne sont pas ceux qui réussissent toutes leurs ascensions, mais ceux qui savent reconnaître le moment où il faut faire demi-tour.
Car en montagne, la véritable réussite n’est pas de parvenir au sommet. C’est de pouvoir revenir pour tenter à nouveau l’aventure.
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